- Amaxi raconte-moi comment tu as connu Aïtaxi

- Encore une fois? mais nous t'avons conté cette histoire plusieurs fois

- Allez, sois gentille, encore une

- Bon alors tu te rappelles que je jouais de la flûte et mon amie de la guitare, et qu'on chantait ensemble, on avait monté ce petit numéro folk pour une soirée de l'école qui se passait dans une salle de fête de la banlieu

On était donc sur scène, j'étais belle et séduisante, j'avais déjà de longues tresses noires, et un regard pétillant. Je me rappelle que je portais un pull à col roulé vieux rose foncé en poils de chameaux que ma mère m'avait tricoté, un souspull turquoise, un pantalon à pont en toile écrue (toile de voile) et des mocassins en cuir brun, à talons, un peu genre trotteurs, et par dessus un poncho, celui qui est jaune, rouge et noir.

On chantait à l'époque Punay (là c'est moi qui jouais de la guitare), the Banks of Ohio, (Flora) The Lily oh the west, et on jouait des airs indiens des Andes.

 

Aïtaxi m'avait remarquée, moi pas vraiment. Il était au comptoir, il vendait les boissons, j'ai demandé un Cacolac, ça se secoue pour éviter le dépot de chocolat, il m'a servie (gratis), puis troublé, il a secoué une bière avant de la décapsuler au nez du prof qui l'avait commandée! Le prof a ri après avoir été copieusement arrosé!

Voilà les conséquences d'un sentiment amoureux naissant!

 

Après cette soirée, je n'ai pas revu de suite Aïtaxi, mais par la suite, on s'est rencontré au club cinéma, au club poésie, et c'est là que j'ai appris que c'était un fils de prof! Moi j'avais un copain, donc je ne cherchais pas de petit ami, mais il existait un sujet de dispute important entre nous deux.

Alors peu après mon copain m'a écrit clairement quoiqu'en langue étrangère, puisqu'il ne parlait pas français, que je n'avais rien à espérer de lui, qu'il voulait finir ses (longues) études, qu'il ne voulait pas d'enfants et qu'il ne voulait pas qu'étant avec lui, je sois privée d'en avoir, donc je me suis trouvée libre, très triste, et très déçue, je n'avais pas envie de retomber amoureuse, j'étais bonne camarade avec tout le monde.

Je rencontrais Aïtaxi surtout pour préparer avec lui une soirée Brassens au club Po, il venait chez moi avec sa guitare et ses partitions, on sélectionnait les textes, on les lisait, on les chantait, on répétait.

Un soir après un film au cinéclub, il a demandé qui voulait venir avec lui pour acheter des cigarettes en ville, j'ai dit "moi" et on est parti. C'était assez loin, mais on avait l'habitude de marcher, à pied on allait toujours plus vite que les bus! Il avait de telles jambes que lorsqu'il faisait deux pas j'étais obligée d'en faire trois pour rester à ses côtés. Il avait plu peu avant, je sautais ou plutôt je "volais" par-dessus les flaques, on riait beaucoup, moi surtout, je me disais que j'aimerais bien marcher à côté d'un gars comme lui tout au long de ma vie, c'était une intuition, pas raisonnée du tout. 

Je ne lui ai rien dit de cette idée qui avait traversé ma tête, je ne crois pas qu'il me plaisait vraiment, j'étais encore sous le charme et la douleur de mon amour perdu.

Un soir, comme souvent, des copains sont venus faire la bringue chez moi, ils ont été très grossiers, incorrects, impolis. Ceux qui les avaient amenés ne leur avaient même pas dit que j'étais la maîtresse de maison et l'hôtesse, ils n'ont eu aucune considération pour moi, ni bonjour, ni merci, ni semblant d'intérêt, ils se sont vautrés partout, ont tout baffré, ils se sont moqués de moi lorsque j'ai réclamé qu'on m'en laisse un peu. L'un d'eux, qui avait compris enfin chez qui il était, a voulu obtenir que je lui sousloue une des pièces de l'appartement pour qu'il y installe son studio de photo "x", il ne m'a pas proposé (et heureusement!) de faire partie du "casting". La moutarde m'est montée au nez, et j'ai flanqué tout le monde dehors, avec prière d'aller squatter chez qui ils voulaient ailleurs et d'oublier mon adresse et mon existence. Alors s'est ouverte une période de bonheur: maison silencieuse, propice au repos et à l'étude, il était temps car les examens approchaient!

Une nuit quelqu'un a sonné à ma porte, c'était Aïtaxi, il venait de l'autre bout de la ville, après s'être rendu au nocturne d'un grand magasin de meubles et bricolage de l'autre côté de l'eau. Il ne faisait pas partie de la bande sauvage à qui j'avais fermé ma maison, je lui ai ouvert la porte avec plaisir. On a commencé à bavarder, à raconter ce qu'on aimait faire, écouter, on y a passé tant d'heures qu'il était trop tard pour qu'il retourne chez lui, je lui ai offert l'hospitalité.  C'était un premier pas.

Au cours d'autres rencontres, j'ai compris avec stupéfaction qu'il pratiquait la même religion que moi, et il a tout de suite marqué un grand point dans mon estime et mon coeur. En fait, personne de ceux que je connaissais depuis des années et qui étaient mes amis n'avaient de convictions religieuses, et je m'étais dit que j'épouserais certainement un athée, que ça ne me posait pas de véritable problème, mais je pense que je m'y étais résignée sans me l'avouer.

Au fil des jours (en avril, mai, juin) découvrant peu à peu qui nous étions, et gérant beaucoup de situations ensemble, nous avons compris que nous voulions vivre en couple et nous marier. 

Et tu sais je m'arrête là pour le moment parce que ce serait trop long à raconter tout ça!