Conte (suite):

 
Longue fut l'attente, mais la clochette de la corde sonna enfin, la créature revenait avec trois cadeaux pour Tchin Yang: un coquillage inconnu qui pouvait, lorsqu'on y soufflait,  servir de trompe, au bout d'une chaine une belle clé, fine comme un filigrane dans cette matière inconnue et brillante qu'il avait aperçue dans les cheveux de la sirène, et pour finir un court tuyau mystérieux. La créature fit comprendre à Tchin Yang qu'il devait le placer dans sa bouche pour inspirer lorsqu'il se trouverait sous l'eau. Il assumait le rôle de branchies, ainsi Tchin Yang pouvait-il devenir homme poisson, et rejoindre la créature qu'il avait sauvée dans son univers ou plutôt son royaume sous marin.
Qu'avait - il à perdre et à regretter? Il ne laissait personne derrière lui, même pas un associé ou un apprenti, il travaillait seul. Il vivait seul. Personne ne le retenait sur terre.  Si là était sa vie, avec une princesse des fosses océanes, si là était son futur royaume et son destin futur, il fallait accomplir sans se retourner.
Tchin Yang quitta la terre ferme sans préavis, il partit à la suite de sa princesse pour découvrir son nouveau royaume.
En haut, personne ne s'étonna. Il avait disparu dans la tempête,  une lame l'avait emporté, la mer était son tombeau. On attribua sa concession, ses outils et son matériel à d'autres exploitants, volontaires pour continuer à honorer la sépulture de ses parents et les contrats passés avec les pêcheries et les bijouteries. Plus personne ne se soucia de lui. Il n'avait ni héritier ni descendance connus.
La mer l'avait libéré de toute obligation terrestre.
 
Les obligations marines étaient toutes autres. Il avait sauvé la fille du roi des mers, ce n'est pas une mince affaire!
Le peuple de la mer communiquait télépathiquement,  ce qui était impossible à Tchin Yang. Il se débrouillait au moyen de signes, c'était comme s'il se trouvait sourd muet. Il pouvait se faire comprendre. Mais saisir toutes les subtilités et nuances de la pensée marine lui était refusé. De cela il restait un petit peu triste. Il avait accepté d'épouser la princesse, sa vie était devenue merveilleusement simple et si nuancée. Son royaume était magnifique de couleurs, d'espèces et de formes diverses et variées, ondoyant au rythme des flux, son âme de plongeur était comblée.  Il avait appris à reconnaître et apprécier la beauté des créatures du peuple de la mer. Sa femme était d'une grande élégance et d'une immense sagesse. Sa tendresse était telle qu'il n'aurait jamais espéré en voir exister. Telle qu'aucun homme ou humain ne peut l'imaginer. Le peuple marin était pacifique, il se trouvaient peu de litiges ou de conflits à arbitrer. Les différentes espèces vivaient en bonne intelligence, chacune sur leur espace dédié. Pas d'invasion, de guerre de conquête, de génocide. Silence et paix.
Trop de bonheur tue le bonheur?
L'homme est un animal inquiet! 
 
Comment avoir une descendance? Tchin Yang interrogea le roi, père de son épouse. La princesse Chou Lee pondrait des oeufs, de grosses boules dorées, dans un endroit baptisé "couveuse" un endroit tranquille d'une grotte aux eaux tièdes et lumineuses.  Une créature mâle viendrait y répandre sa laitance et les oeufs se développeraient sous les yeux attentifs et émerveillés des deux parents royaux.  À leur éclosion, la quarantaine de petites créatures royales, mâles et femelles tiendraient pour père et mère ceux qui les auraient amoureusement veillés et qu'ils auraient vu en premier à leur premier regard d'êtres éclos. Tchin Yang serait sans conteste le père de tous ces princes et princesses qu'il n'aurait plus qu'à nommer pour qu'ils soient confirmés et consacrés comme ses enfants et ceux de la princesse Chou Lee.
Quarante enfants? Ni plus ni moins, de quoi occuper les futurs souverains de la mer!
Car le vieux monarque souhaitait abdiquer en faveur de son gendre et de sa fille. 
Il voulait voyager incognito en classe touriste, visiter d'autres fonds avant d'être cloué au trône par les rhumatismes.
C'est un concept qui se respecte.
 
Et la clé? Pourquoi une clé?
C'est la clé d'un coffre royal que personne n'a le droit d'ouvrir, même pas celui qui a la clé en sa possession.
Il y a peut-être des cas d'exception ou d'urgence, ceux qui nécessiteraient que l'on se serve de la trompe pour conjurer le charme ou appeler à la rescousse comme Roland à Roncevaux.
 
On raconte que Chou Lee, princesse trop curieuse et désobeissante a ouvert un jour le coffre et qu'elle a bien failli en perdre la vie, tout perdre pour toujours.  C'était un jour de grande tempête où elle fut prise au filet par un pêcheur habile et rusé.
On dit que pour son bonheur à elle, le pêcheur tomba éperdument amoureux d'elle et accepta de la rendre à la mer et à son peuple. 
On dit même qu'il accepta de la suivre et de l'épouser.  
Mais personne ne sait si c'est bien vrai et possible, car comment un homme pourrait - il vivre sous l'eau et supporter de renoncer à toute joie humaine comme celle de chanter ou de procréer?
 
L'amour peut tout. Est-ce bien certain? 
 
Un jour un jeune homme sur une plage, près d'une cabane en planche, trouva dans le sable une chaine à laquelle était attachée une petite clé, très belle, faite d'une matière étrange, inconnue, très brillante. Il l'attacha à son poignet droit. Non loin il trouva un tout petit tuyau ainsi qu'un gros coquillage de forme bizarroïde.
On dit que ce promeneur était un gars étrange, un peu paumé. Par jeu, il porta le tuyau à sa bouche, siffla, mais aucun son n'en sortit, il porta le coquillage à sa bouche  et souffla, un son étrange et merveilleux s'en échappa, comme un chant de sirène.  Alors venu de nulle part un grand vent agita la mer, les vagues en furie se jetèrent sur le rivage et précipitèrent au pied du jeune homme apeuré une créature étrange faite de cheveux, de chair et d'écailles. Sa grande queue battait l'air et le sable.  Le jeune homme comprit qu'elle allait mourir s'il ne la remettait pas à l'eau. Luttant contre la force du vent et le courant il remit la chose étrange à la mer.
Lorsqu'il voulut en écarter ses bras pour la libérer, il n'y réussit pas et la créature l'entraina avec elle dans les abisces.
Personne ne revit ni le jeune homme, ni la clé, ni le tuyau, ni le coquillage. 
On dit que ce jeune homme s'appelait Tchin Lee. Tchin comme son père et Lee comme sa mère.
On dit qu'il avait perdu la mémoire, mais que son peuple s'est souvenu de lui, et qu'il est venu le chercher.
Parce que si lui pouvait oublier son peuple, Son peuple ne pouvait l'oublier. 
C'est ça la force de l'amour.
 
OEIL DE PERDRIX 
le 5 janvier 18
POUR Ses PETITES 
OEIL DE TOURNESOL 
ET
OEIL DE VAUTOUR